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LES ARCANES DU POUVOIR DANS LA RÉPUBLIQUE DE DOUMARIE DANS MORT D’UN POÈTE (1981) DE MICHEL DEL CASTILLO
https://doi.org/10.53656/for22.14lesa
Резюме. Le roman de Michel Del Castillo, Mort d’un poète, a été publié en 1989, avant l’effondrement des systèmes totalitaires dans les pays de l’Est. C’est une fiction autobiographique. L’action se passe en 1988. Le narrateur, Igor Védoz, rapporte les dernières péripéties de la chute d’un dictateur, le Maréchal Carol Oussek, le « Guide » d’une république imaginaire, la Doumarie, un pays situé au centre de l’Europe centrale. C’est une réflexion sur le pouvoir absolu. L’intrigue est construite sur une trame policière. L’enquête à laquelle se livre Igor Védoz permet d’entrevoir quelques-uns des arcanes secrets du pouvoir dans cette « République socialiste, démocratique et pacifique de Doumarie ». Que révèle-t-elle sur la mort de ce dictateur, victime de lui-même, à l’intérieur des arcanes mystérieux de son propre pouvoir ? Comment le récit est-il construit sur une énigme policière, sur la découverte de multiples complots et sur le secret d’une imposture ?
Ключови думи: Dictature ; Europe centrale et orientale ; Roman
Mort d’un poète est un roman écrit en français par Michel Del Castillo1), un auteur d’origine espagnole. Le livre a été publié en 1989, en France, au Mercure de France, dans la collection « Crime parfait », quelque temps avant l’effondrement des régimes totalitaires en Roumanie et dans les pays d’Europe centrale et orientale. C’est une fiction autobiographique, découpée en quarante-quatre séquences, prêtée à un narrateur, Igor Védoz, le ministre de la justice de ce pays. Le récit commence un « mardi [où sa] vie a brutalement basculé » (Del Castillo 1989, 19), en novembre 1986. Il s’achève avec la rédaction de ce livre, deux années plus tard, à Berne, en Suisse, après son départ en exil. Ainsi que l’explique Michel Del Castillo dans l’avant-propos de ce roman, « la République de Doumarie est un État étrange, imaginaire, qui fait plus qu’évoquer la Roumanie. Elle la renferme et la révèle » (Del Castillo 1989, 11). Cette entité ne figure sur aucune carte tout en empiétant sur la plupart des pays de la région. Sa capitale, « Voudas [contient] un peu de Budapest [en Hongrie], pas mal de Prague [en Tchécoslovaquie], un zeste de Cracovie [en Pologne et] beaucoup de fantasmagorie surtout » (Del Castillo 1989, 11). Ce pays « se permet », commente l’écrivain, « de détourner le Danube […] pour s’annexer des villes et des régions roumaines, Tirgon [Targu Mures] ou la Moldavie. Il mêle l’exactitude au rêve » (Del Castillo 1989, 11). Son président, « le Maréchal invincible, Carol Oussek, Génie du Danube » (Del Castillo 1989, 11), fait autant songer « à l’ineffable Ceauşescu 2) » (Del Castillo 1989, 11), le « Génie des Carpates » (Del Castillo 1989, 12) en Roumanie ; à « la stature […] d’un Goering 3) » (Del Castillo 1989, 12) en Allemagne [ou à] la mégalomanie de Tito4) » (Del Castillo 1989, 12) en Yougoslavie. Les modèles surabondent. Cette République, établie à la place d’un ancien royaume au lendemain de la seconde guerre mondiale, est une autre dictature totalitaire. L’ouvrage raconte les derniers moments de la carrière d’Igor Védoz. L’intrigue est construite sur une trame policière. Un certain Ali Tasko, le secrétaire d’un « immense poète » (Del Castillo 1989, 83) doumarien, Alexandre Tchardine, a été tué dans un mystérieux accident de voiture. Igor Védoz est chargé de l’enquête judiciaire en raison de ses fonctions au sein du C.P.R., le Conseil Permanent de la Révolution. Ces investigations provoquent d’abord la mort de sa fille Luzila, puis la destitution et, on le devine, la mort du Maréchal-président Carol Oussek, officiellement victime d’une « crise cardiaque foudroyante » (Del Castillo 1989, 302). L’enquête permet aussi d’entrevoir quelquesuns des arcanes secrets du pouvoir dans cette République de Doumarie. Que révèle-telle ? Comment le récit est-il construit sur une énigme policière, sur la découverte de multiples complots et sur le secret d’une imposture ?
I. L’énigme des meurtres
L’énigme des meurtres n’est pas immédiatement posée. Le début du roman correspond à la longue exposition, découpée en quatre séquences. La première présente le lieu où commence l’action, la vaste salle de réunion du Conseil Permanent de la Révolution, au dix-huitième étage du Centre de la Révolution, et les douze membres de cette instance. La seconde introduit une parenthèse, une longue rêverie du narrateur, qui révèle sa lucidité et, aussi, les compromissions des uns et des autres qui faisaient que leurs « destins se trouvaient à ce point liés [qu’ils n’avaient] pu tenter un geste contre l’un [d’entre eux], de peur que tout s’écroulât, [les] ensevelissant tous sous les décombres. La peur [les] soudait » (Del Castillo 1989, 31). La troisième séquence décrit la monotone « liturgie oussékienne [qui] déroulait ses fastes poussiéreux […]. L’un après l’autre, les ministres se levaient pour lire un rapport d’activité de leurs départements respectifs » (Del Castillo 1989, 33). La quatrième introduit un coup de théâtre, une annonce inattendue, prononcée sur un ton très neutre par le ministre de la Culture, Kranitz : « Ali Tasko s’est tué en voiture » (Del Castillo 1989, 38). L’émotion est immédiate. La tension aussi. Une double enquête policière et judiciaire est décidée Dès lors, le récit est construit sur la résolution d’une triple énigme, celle du meurtre initial d’Ali Tasko ; celle de l’assassinat, en des circonstances horribles, de Luzila Védoz, la fille d’Igor Védoz ; et, enfin, celle de la mort mystérieuse du Guide Lumineux de la Doumarie, le Maréchal Carol Oussek.
Le meurtre d’Ali Tasko est le premier crime à être commis. C’est un acte prémédité, camouflé en accident. L’événement se produit au matin du 14 novembre 1986, à 11h40, « à cent vingt kilomètre de Voudas [la capitale de la Doumarie, sur une] route […] parfaitement droite, sans trace de verglas ni de gel » (Del Castillo 1989, 115). Les circonstances sont présentées en détail au début de la quinzième séquence. Le véhicule, une Porsche, un modèle très rare en Doumarie, avait été saboté. Le conducteur, Ali Tasko, a été tué sur le coup. L’enquête menée par Igor Védoz reconstruit le portrait de la victime. Officiellement, Ali Tasko était un « cadre du Parti, officier du S.S.I » (Del Castillo 1989, 122), les Services de la Sécurité Intérieure. Il avait été choisi par le Conseil Permanent de la Révolution et par le président Carol Oussek « pour remplir les fonctions de chauffeur – garde du corps du poète Alexandre Tchardine, prix Lénine, prix Nobel de Littérature » (Del Castillo 1989, 118). Il avait aussi des « fonctions moins avouables » (Del Castillo 1989, 118) auprès de lui : celles d’être son amant et son « mignon » (Del Castillo 1989, 228). L’homme était un voyou, un être dépourvu de scrupule, arrêté dès seize ans pour vagabondage et ivresse et, à dix-huit ans pour « prostitution, marché noir, trafic de devises » (Del Castillo 1989, 116), condamné à six mois de bagne puis gracié, c’est-à-dire, en clair, autorisé à continuer « ses trafics, mais avec la bénédiction de la Sécurité qu’il renseignait » (Del Castillo 1989, 117). Toutefois, plus secrètement encore, Ali Tasko avait « rejoint la résistance » (Del Castillo 1989, 259) clandestine à la dictature de Carol Oussek. Sa personnalité juxtapose des traits très contradictoires. D’un côté, il « se trouvait sous la protection du Guide » (Del Castillo 1989, 259) de la Doumarie. D’un autre côté, il avait partie liée avec les adversaires les plus farouches au régime dictatorial de la Doumarie. Les suppositions sur les mobiles de ce meurtre et sur l’identité de ses commanditaires sont nombreuses. C’est seulement à la fin du roman qu’Ovédian, « le chef de toutes les polices, des redoutables Service de la Sécurité Intérieure, le S.S.I. » (Del Castillo 1989, 22), révèle à Igor Védoz que c’était lui qui avait « fait tuer Tasko […] pour l’empêcher de remettre [un certain] dossier à ceux avec qui il avait négocié son départ de Doumarie » (Del Castillo 1989, 263). Le contenu et l’envoi de ce dossier à sa destinataire expliquent pourquoi Luzila, la fille d’Igor Védoz, est tuée à son tour dans le récit.
Le meurtre de Luzila Védoz est présenté comme une conséquence tragique, imprévisible, des complots féroces qui traversent l’instance qui gouverne la Doumarie, son Conseil Permanent de la Révolution. De sa fille Luzila, Igor Védoz, le narrateur, recompose un portrait éclaté, morcelé, dont les fragments sont dispersés au fil de ses souvenirs et de ses réminiscences. Il l’a quittée dans l’après-midi de ce fameux « mardi [où] sa vie a brusquement basculé » (Del Castillo 1989, 19 et 314) pour se rendre à la convocation du Conseil Permanent de la Révolution qui déclenche les événements. Il ne la reverra que morte, le corps recouvert d’un drap, entre « deux gros cierges d’église placés de chaque côté de la tête » (Del Castillo 1989, 271), et déposé sur des tréteaux dans la modeste cuisine d’un appartement situé au cinquième étage d’un immeuble. La morte est veillée par un prêtre, le père Marcou. Une foule de gens, près d’une centaine de personnes, se pressent dans l’escalier. Des femmes, agenouillées, prient. Le choc est violent. Igor Védoz est bouleversé. Il l’est encore plus quand il découvre avec horreur qu’elle a été torturée, toute une nuit durant, ébouillantée et énuclée. Il savait qu’elle s’était convertie au christianisme. Le père Marcou lui apprend qu’elle « était une sainte [qui] pensait aux autres davantage qu’à elle-même » (Del Castillo 1989, 272). Au dernier paragraphe du livre, on apprend que Luzila Védoz avait aussi un mari, « Omer […] et […] trois petits enfants » (Del Castillo 1989, 313), tous réfugiés, euxaussi, en Suisse, avec Igor Védoz, deux années après ces événements. Entretemps, immédiatement après s’être recueilli devant le corps de Luzila, et aussitôt après qu’une vieille femme lui eut décrit le portrait d’un « homme … jeune […], grand, le teint de bronze, très noir de cheveux […], l’œil vert… Un étranger… [qui] sortait du second. La porte de droite. L’appartement est inoccupé. C’est là qu’on a trouvé ta fille » (Del Castillo 1989, 272 – 273), Igor Védoz avait instantanément compris à cette description qui avait été le meurtrier. Il lui tend aussitôt un piège. Il le convoque par téléphone dans le parking de son ministère. Il a identifié en effet un autre officier des Services de Sécurité, mais de la Présidence, un Mexicain né à Guadalajara, nommé Maximiliano, dit Macsimou, le chauffeur et le garde du corps de la « clairvoyante Alexandra Oussékina » (Del Castillo 1989, 34), l’épouse de Carol Oussek. L’interrogatoire est brutal. Macsimou avoue d’abord avoir tué « le poète ivrogne » (Del Castillo 1989, 280), Alexandre Tchardine, le protecteur d’Ali Tasko, puis Luzila Védoz. De fureur, Igor Védoz ne se maîtrise plus. Il s’acharne sur les yeux de Macsimou qui est énucléé à son tour. C’est la loi du Talion qui est appliquée. Le châtiment est identique au crime commis.
Un dernier meurtre est commis à la fin du récit. C’est celui du Maréchal Président Carol Oussek. Celui-ci incarne en sa personne, par sa fonction, le pouvoir absolu qui est exercé en cette sinistre République de Doumarie. Sa mort n’est élucidée qu’à la toute dernière page du roman, par le biais d’un aveu inachevé d’Alexandra Oussékina, son épouse, à Fédor Ovédian, le nouveau chef de l’État : « Je t’ai aidé. C’est moi qui ai versé… » (Del Castillo 1989, 313) le poison, on le devine, qui a précipité la fin du dictateur. L’assassinat est indirectement avoué. Il aurait pu être un « crime parfait », un acte prémédité, exécuté sans faute, dont toutes les circonstances auraient été prévues à l’avance et qui aurait pu demeurer ignoré, insoupçonné. Alexandra Oussékina en est l’instrument. L’instigateur, celui qui l’a conçu, Alexandre Tchardine, le « poète vénéré » (Del Castillo 1989, 96) de la Doumarie, était un adepte du « terrorisme irréel » (Del Castillo 1989, 102). C’était un « anarchiste définitif » (Del Castillo 1989, 105), auréolé « d’un sombre prestige de lâcheté assumée, de cruauté veule, de crapulerie princière » (Del Castillo 1989, 106). Le portrait emprunte des traits à plusieurs poètes français, à Jean Cocteau, à Louis Aragon ; mais aussi espagnols et chiliens comme Federico Garcia Lorca et Pablo Neruda, dont les noms sont cités. Le personnage est aussi un maître-chanteur. Il a caché quelque part en Doumarie des archives secrètes, très compromettantes pour le président Carol Oussek, « des lettres du Guide aux dignitaires nazis, entre 39 et début 41 » (Del Castillo 1989, 253). Leur publication aurait démoli « tout son personnage […]. Le héros de la lutte contre le nazisme, le résistant exemplaire… » (Del Castillo 1989, 258). La légitimité de son autorité et de son pouvoir absolu aurait été ébranlée. C’est d’ailleurs ce qui se produit lors de la dernière réunion de son gouvernement, quand Fédor Ovédian lui remet l’une de ces lettres. Le lendemain, la Radio Nationale de la Doumarie annonce son décès. Le communiqué officiel qui annonce cette nouvelle précise que « le Président Carol Oussek avait succombé à une crise cardiaque foudroyante » (Del Castillo 1989, 302). Sa mort, « Oui, tous ces morts… Ce sont les crimes du poète… » (Del Castillo 1989, 305), commente Fédor Ovédian devant Igor Védoz. « C’est Tchardine qui a abattu Carol » (Del Castillo 1989, 304), explique-t-il aussitôt après. C’est aussi le dernier mort de la double enquête dont les deux ministres avaient été chargés à propos de l’accident dont Ali Tasko avait été la victime.
Mort d’un poète est un roman policier. Michel Del Castillo s’en explique dans son avant-propos : « ce livre est un policier [..] dans la mesure où on y trouve un et, même, plusieurs cadavres, une enquête, peut-être un coupable » (Del Castillo 1989, 14). Tous ces éléments s’y rencontre, des meurtres d’Ali Taski et de sa compagne Flora à celui de Luzila Védoz, jusqu’à la mort du Maréchal Président Carol Oussek. Ils sont tous élucidés. Ils sont aussi le résultat d’un entrelacement subtil de complots à l’intérieur des arcanes secrets du Pouvoir dans la République de Doumarie.
II. Un enchevêtrement de complots
Dans Mort d’un poète, les complots s’enchevêtrent. Igor Védoz le découvre au fur et à mesure de son enquête. Le roman est retors. Il est construit sur un entrelacs de plusieurs projets : le souci de Fédor Ovédian de préserver autant que possible l’ordre établi en Doumarie, la terreur éprouvée par Alexandra Oussékina, « la Mère de tous les Peuples » (Del Castillo 1989, 71) et les délires furieux de son époux, le Président Carol Oussek, l’incarnation 0du pouvoir absolu dans la « radieuse République » (Del Castillo 1989, 92) de Doumarie.
Le premier de ces complots est celui de Fédor Ovédian, l’un des douze membres du gouvernement de Doumarie, le Conseil Permanent de la Révolution. Le narrateur, Igor Védoz, en dresse un bref portrait physique et moral dès le début du récit. C’est « un petit homme maigre, effacé, le regard tranquille derrière les verres de ses binocles ronds. Ça, pour l’apparence » (Del Castillo 1989, 22). C’est un « discret et courtois professeur de langues mortes » (Del Castillo 1989, 22), un humaniste donc, qui est pourtant « dans la réalité, le chef de toutes les polices » (Del Castillo 1989, 22). Dans les faits, analyse Igor Védoz, « peut-être la véritable terreur a-t-elle l’apparence paisible de Fédor Ovédian, sa cautèle cléricale, sa voix douce et tranquille ? […]. Il parle peu, Ovédian. Il sourit rarement et du bout des lèvres » (Del Castillo 1989, 23). Il est un reflet, sans le dire, de la figure de Laurenti Beria5, l’un des hommes forts du pouvoir soviétique en Russie entre 1938 et 1953. Mais, à l’inverse, dans le roman, sa présence est effacée. Il ne perd jamais son calme. Il entretient avec Igor Védoz des relations ambiguës. Ce sont aussi deux rivaux sur le plan politique. Mais Igor Védoz est prêt à le trahir s’il s’avérait que le Maréchal Président, le « Lumineux Guide […] fût le véritable instigateur de toute l’affaire [afin d’]abattre Ovédian et nettoyer les organes de la Sécurité » (Del Castillo 1989 , 51). Il le compromet d’ailleurs en tuant lui-même Flora Dougarian à l’intérieur d’une voiture qui appartenait à ces services de la Sécurité. Désormais, « Ovédian va maintenant se trouver dans le collimateur. Il a mis la main sur la fille […]. Il l’a liquidée après l’avoir fait parler » (Del Castillo 1989, 138). Les véritables intentions de Fédor Ovédian se révèlent cependant différentes. En faisant surveiller le poète Alexandre Tchardine, en faisant tuer Ali Tasko, il voulait empêcher que les documents qui avaient été réunis contre Carol Oussek puissent sortir de la Doumarie. C’était leur « seule arme contre la folie… » (Del Castillo 1989, 264) du dictateur. Il est d’ailleurs prêt à soutenir Igor Védoz s’il présentait sa « candidature à la Présidence » (Del Castillo 1989, 306). Igor Védoz préfère se désister. Il ne se sent « pas fait pour la politique » (Del Castillo 1989, 306). Peu après, l’unanimité des membres du Conseil Permanent de la Révolution, « le Camarade Fédor Ovédian est […] élu […] Président de la République socialiste, démocratique et pacifique de Doumarie » (Del Castillo 1989, 311). Le « nouveau Chef » (Del Castillo 1989, 312) est aussitôt applaudi.
Le second complot est un échec relatif pour son instigatrice, la « clairvoyante Alexandra Oussékina » (Del Castillo 1989, 34), l’épouse du « Maréchal Invincible » (Del Castillo 1989, 34) Carol Oussek. Ses titres honorifiques en proposent un premier portrait. Elle est la « clairvoyante Protectrice des Arts » (Del Castillo 1989, 41), la « Mère des Peuples » (Del Castillo 1989, 39). Elle constitue avec Carol Oussek « un couple modèle » (Del Castillo 1989, 168). Au physique, c’est une femme « grande, certes, [avec] un port de tête superbe, des épaules amples, des traits nobles » (Del Castillo 1989, 79 – 80), le plus souvent vêtue d’une « tailleur d’un bleu intense » (Del Castillo 1989, 80). Sa « chevelure, coiffée en chignon » (Del Castillo 1989, 80) est d’un noir bleuté. Ses « jambes [sont] encore parfaites » (Del Castillo 1989, 82). Son âge est indéterminé. « Plus de cinquante ans mais quinze de moins pour l’apparence. Les cures, la chirurgie, la diététique » (Del Castillo 198, 82 – 83), relève Igor Védoz. Ses toilettes sont somptueuses, de même que ses bijoux. « Majestueuse, elle rappelait certaines tsarines » (Del Castillo 1989, 80) russes. C’était, ajoute le narrateur, « une caryatide. Une sérénité parfaite. Héra-Junon. La femme absolue » (Del Castillo 1989, 82). Une remarque, acide, désamorce tous ces effets : « je me rappelais tout ce qu’on disait d’elle », observe Igor Védoz lorsqu’il la rencontre au Palais de la Voudassine : « Impitoyable, d’une ambition effrénée. L’âme damnée du Lumineux Guide » (Del Castillo 1989, 87). Quand elle commence à l’interroger, son attitude change aussi : « Les cajoleries, les sourires enjôleurs étaient finis. La Junon tranquille devenait une créature à sang-froid, dont les yeux vrillaient les miens » (Del Castillo 1989, 87). Il est affronté à un serpent. La référence biblique n’est pas autrement précisée. Le modèle est historique. Il est très contemporain quand le roman paraît à Paris, en septembre 1989 : c’est Elena Ceauşescu, l’épouse de Nicolas Ceauşescu, l’ultime dirigeant de la République Socialiste de Roumanie qui s’était lui-même décerné les titres de « Génie des Carpates » et de « Danube de la Pensée ». Cette présence d’Alexandra Oussékina est assez effacée dans le roman. Elle en est un « actant », un agent de l’action qui se déroule autant que l’une des protagonistes. La « peur » (Del Castillo 1989, 280) l’a incitée à apporter son aide à Ovédian, depuis « des mois » (Del Castillo 1989, 298), pour « mettre la mains sur les archives de Tchardine » (Del Castillo 1989, 95) et pour se protéger de la folie croissante de son époux, Carol Oussek.
Le dernier complot est un échec. C’est celui qui est ourdi en permanence par Carol Oussek pour se protéger contre tout ce qui menace son autorité. Il est déterminant dans le récit. Il déclenche les événements. Il n’est perçu qu’après coup, à retardement, à la fin du roman. Il est aussi étroitement lié à la personnalité du dictateur de la Doumarie. De celui-ci, Igor Védoz dresse par petites touches très dispersées un portrait qui est peu flatté. Il en rappelle les principaux titres, ronflants, « de Maréchal Invincible, de Grand Amiral, de Stratège Génial, de Père de l’Humanité » (Del Castillo 1989, 62), et bien d’autres encore. Le narrateur l’a connu de près dans sa jeunesse. Il était alors « un bon gros d’humeur joviale » (Del Castillo 1989, 51). Mais il était tout sauf débonnaire. Il y avait « chez Carol Oussek », observe le narrateur, « une faim d’ogre, une force tellurique de destruction, de saccage aveugle […]. Le Maréchal Invincible jouit de la terreur qu’il répand autour de lui » (Del Castillo 1989, 165). Il est « énorme, près d’un mètre quatre-vingt-dix, cent trente kilos environ, la panse en avant » (Del Castillo 1989, 163). C’est le portrait de Josip Tito, dictateur de la Yougoslavie, que celui du maréchal Hermann Goering dans l’Allemagne nazie. Il est âgé : « Il approchait les soixante-seize ans » (Del Castillo 1989, 96). À la fin du récit, il était devenu méconnaissable, comme gonflé de vent. Des chaires flasques, cireuses. Le regard trouble, d’un jaune indécis [..]. De toute évidence, il suivait un traitement médical sévère » (Del Castillo 1989, 288 – 289). C’est un malade. C’est surtout un dément, un mégalomane qui « rêvait de pyramides, d’arcs de triomphe, de voies martiales bordées de colonnades et de statues » (Del Castillo 1989, 37). La destruction de sa capitale, Voudas, et la construction de « la Grande Voie Carol Oussek, avec ses palais, ses statues géantes, ses fontaines monumentales, ses trois arcs de triomphe » (Del Castillo 1989, 78) sont des exemples de cette affection pour « les symboles » (Del Castillo 1989, 37) qui veulent magnifier son pouvoir dans le roman. Il est aussi un être particulièrement rusé. Il s’est prêté à toutes les compromissions. Il a pratiqué toutes les trahisons. Il a « collaboré » (Del Castillo 198, 125) avec l’adversaire nazi, comme le poète Alexandre Tchardine en avait acquis les preuves. « L’amoralisme » (Del Castillo 1989, 194) de son règne était à son image. Ces représentations juxtaposent des traits qui sont empruntés au maréchal Josip Tito, au régent Millós Horthy, à Nicolae Ceausescu et, à l’arrière-plan, à Joseph Staline. En réfléchissant sur la nature des intentions de ce « Lumineux Guide » (Del Castillo 1989, 51), Igor Védoz prend conscience de l’erreur de jugement qu’il aurait commise, « par candeur, refusant d’imaginer que la bêtise pût poursuivre un dessein subtil » (Del Castillo 1989, 52). C’est pourtant Carol Oussek qui a mené par personnes interposées « cette partie d’échecs [dont] je n’étais, je le devinais, qu’un pion » (Del Castillo 1989, 154). À la fin du récit, l’annonce du décès de Carol Oussek consacre l’échec total des intrigues de ce dictateur.
Les affrontements sont feutrés. Ces intrigues se déroulent toutes à l’intérieur du gouvernement de la Doumarie, dans le secret de ses arcanes. La peur en est le dénominateur commun. Fédor Ovédian, le chef des Services de la Sécurité, « l’homme-clé de la situation » (Del Castillo 1989, 45), redoute que l’ordre imposé en Doumarie soit menacé et déstabilisé. Alexandra Oussékina, « l’âme damnée du Lumineux Guide » (Del Castillo 1989, 87), a « peur [qu’il finisse] par la tuer, elle aussi. Il nous aurait tous massacrés » (Del Castillo 1989 : 304), explique Fédor Ovédian à Igor Védoz. Quant au Guide, Carol Oussek, celui-ci imaginait « des complots partout […], disait que tous les ministres trahissaient et qu’il allait les liquider… » (Del Castillo 1989, 279), et ses propres menées tendent à préserver sa légende et son autorité. L’enquête d’Igor Védoz révèle l’imbrication de ces machinations entre elles. Le dénouement de ces complots révèle aussi, au passage, le mystère d’une résistance populaire, doumarienne, clandestine et irréductible.
III. Le secret d’un dictateur
Dans Mort d’un poète, la dictature repose sur une tromperie radicale Michel Del Castillo en présente le secret avec habileté. Son narrateur, Igor Védoz en révèle la nature au cours de son enquête lorsqu’il rencontre un agent des services secrets britanniques, « Charles Hungley, dit Charly » (Del Castillo 1989, 214). Une vieille amitié avait lié celui-ci au poète Alexandre Tchardine. Cet agent secret lui confirme que Tchardine avait effectivement constitué « un dossier sur [le] Guide Lumière » (Del Castillo 1989, 214), composé de lettres et de documents, « une centaine de pièces » (Del Castillo 1989, 253) au total. Ces archives, dirigées contre Carol Oussek et contre Alexandra Oussékina, conservent les preuves d’une trahison ancienne du dictateur, de son imposture et de ses reniements politiques successifs.
Ce secret est longtemps préservé. Il n’est révélé qu’à l’extrême fin du roman. Il concerne un acte de haute trahison, un manquement commis avant la seconde guerre mondiale par Carol Oussek, à l’égard du « Parti, de l’« A.R. », l’Assemblée Révolutionnaire » (Del Castillo 1989 , 53), son parlement, et de son pays, à l’époque le royaume de Doumarie. Dès le début du récit, Igor Védoz se doute « que le Lumineux Guide se trouvait à l’origine de toute l’affaire » (Del Castillo 1989, 71). Mais il ignore pourquoi. Il s’interroge sur le but exact de l’enquête judiciaire qui lui a été confiée.
L’affaire est mystérieuse. L’évolution du vocabulaire entretient cette impression. Lors de leur entretien, à la dixième séquence du livre, Alexandra Oussékina évoque seulement, « des lettres sur Carol » (Del Castillo 1989, 83) et sur elle-même qui auraient été écrites par le poète Alexandre Tchardine. Ce serait même « une sorte de journal » (Del Castillo 1989, 84). À la fin de la vingtième séquence, ce sont des « papiers [qu’il a été] chargé de retrouver » (Del Castillo 1989, ). C’est effectivement « un dossier » (Del Castillo 1989, 214) qui aurait été enfermé dans un coffre, dans une banque suisse, à Berne. Ces « documents » (Del Castillo 1989, 250), Alexandre Tchardine aurait commencé à les accumuler dès sa jeunesse pour « s’assurer contre des renversements imprévisibles » (Del Castillo 1989, 251). Alex Raskine, le demifrère de Clara Mostoff, l’ancienne compagne russe d’Alexandre Tchardine, en révèle le contenu à Igor Védoz : « Une centaine de pièces. Principalement des lettres du Guide aux dignitaires nazis, entre 39 et début 41 » (Del Castillo 1989, 253). Ce sont « ces choses-là » (Del Castillo 1989, 214) qui constituent « un péril grave pour notre République socialiste » (Del Castillo 1989, 167), avait averti le Maréchal Invincible Carol Oussek devant le Conseil Permanent de la Révolution. Elles contenaient la preuve de la trahison qu’il avait commise, à savoir des lettres du Guide Lumineux adressées à « son cher ami [le] Reichsmarshall Goering » (Del Castillo 1989 , 287), sur le modèle d’« un document confidentiel signé de Staline 6 […] adressé à Ribbentrop 7) et [qui] proposait un partage équitable de l’Europe » (Del Castillo 1989 , 251). Le fait est historique. Michel Del Castillo a la coquetterie d’indiquer ainsi ses sources.
La nature d’une imposture est alors révélé. Depuis son élection le 29 septembre 1938, à la tête du Parti révolutionnaire doumarien, alors menacé par « la formidable montée des pro-nazis » (Del Castillo 1989, 53) à l’intérieur de la Doumarie, le pouvoir de Carol Oussek sur ce parti, puis sur ce pays, a reposé sur un mensonge radical. L’homme n’aurait été qu’un imposteur. Igor Védoz finit par s’en rendre compte quand il rencontre Alex Raskine et qu’il l’écoute lui raconter comment Alexandre Tchardine avait conçu son complot contre Carol Oussek. C’est seulement alors qu’il prend conscience de « ce que ces documents signifient pour le Lumineux. C’est tout son personnage que ces papiers risquent de démolir. Le héros de la lutte contre le nazisme, le résistant exemplaire… » (Del Castillo 1989, 258). Sa légende, patiemment construite, s’expose à être mise à mal, « l’épopée de la résistance contre le Reich nazi » (Del Castillo 1989 , 67) d’abord, puis sa « figure mythique [de] Libérateur, [de] sauveur de la patrie » (Del Castillo 1989 , 62) et, enfin, l’inflation des « titres de Maréchal Invincible, de Grand Amiral, de Stratège génial, de Père de l’Humanité Réconciliée [et] la Présidence à vie, éternelle depuis un an » (Del Castillo 1989 , 62), tout un « délire [qui] s’enracin[ait] dans la résistance féroce à l’Allemagne nazie » (Del Castillo 1989 , 67). Tout ceci n’aurait été que dissimulation et duplicité. Telle aurait été aussi la raison, découvre Igor Védoz, pour laquelle « il se pouvait qu’il [Carol Oussek] fût le véritable instigateur de toute l’affaire » (Del Castillo 1989, 51), à savoir le déclenchement de l’enquête sur les circonstances de l’accident où Ali Tasko avait trouvé la mort. Il ne fallait pas que l’on sût la vérité. Seuls les membres du Conseil Permanent de la Révolution la connaîtront. C’est aussi pourquoi, « en réalité, c’est Tchardine qui a abattu Carol » (Del Castillo 1989, 304), comme l’explique Fédor Oviédan à Igor Védoz au lendemain du décès du Président Carol Oussek. Le poète l’aurait haï « depuis toujours, depuis le 29 septembre 1938, quand il [Carol Oussek] a poussé Godorian [l’ancien président du Parti révolutionnaire] au suicide… » (Del Castillo 1989, 305). Le dénouement du livre préserve ce secret du dictateur. Des obsèques grandioses lui sont concédées. Sa « dépouille mortelle [est] exposée dans le grand hall du Centre de la Révolution » (Del Castillo 1989, 302). Son successeur, Fédor Oviédan, est élu presque aussitôt, à l’unanimité.
Le secret des reniements de Carol Oussek n’est pas vraiment expliqué. Ses revirements sont décrits. Ils sont redoutés. Ils sont subis. Les mises en garde sont nombreuses. Dès le début du récit, Igor Védoz se demande « comment être certain des intentions du Maréchal Carol Oussek » (Del Castillo 1989, 15). Il n’est sûr de rien. Il parle d’expérience. Il était « bien placé », avoue-t-il, « pour savoir ce dont il était capable, depuis septembre 1938 » (Del Castillo 1989, 96) et la tenue de l’Assemblée Révolutionnaire qui avait provoqué la chute et le suicide d’Anatole Godorian, le prédécesseur de Carol Oussek à la tête du Parti. D’autres réflexions le rappellent : « Le Lumineux Guide avait tout dit et son contraire » (Del Castillo 1989, 94), commente ainsi Igor Védoz quand une jeune fille, Eliza Afanian lui cite une « maxime du Lumineux Guide » (Del Castillo 1989, 94) qu’il soupçonne d’être une « citation bidon » (Del Castillo 1989 , 94). Une autre confidence, antérieure dans le récit, avait déjà précisé que « le soupçon universel [était devenu pour chacun [le] mode d’existence en Doumarie » (Del Castillo 1989, 32) tant la peur avait façonné les comportements. « La défiance, la délation, le mensonge » (Del Castillo 1989, 179) étaient devenus une habitude. Ces craintes et cette méfiance sont d’ailleurs réciproques. Les ministres se savent épiés, surveillés par des systèmes d’écoute et même filmés dans leurs bureaux, à leurs domiciles ou lors des réunions du Conseil Permanent de la Révolution. Ils vivent « retranchés dans une citadelle de peur » (Del Castillo 1989, 32). À l’inverse, révèle Macsimou à Igor Védoz, « le Guide disait que tous les ministres trahissaient » (Del Castillo 1989, 279). C’est un état de délire paranoïaque, dirigé contre tous, qui est décrit. « Le Guide », ajoute Macsimou, « ne se fie pas à ses compatriotes. C’est un fou. Il imagine des complots partout » (Del Castillo 1989, 279). Cette folie était aussi meurtrière. C’est ce sur quoi Fédor Ovédian, son ministre de la Sécurité, insiste lorsqu’il explique à Igor Védoz, le ministre de la justice : « N’as-tu pas compris, hier soir, qu’il était tout-à-fait fou ? [...]. Il nous aurait tous massacrés » (Del Castillo 1989, 304). Ce comportement n’est pas dépourvu d’une certaine cohérence. Le portrait d’Alexandre Tchardine prêté à Ali Tasko par Igor Védoz donne la clé de cette conduite : « les trahisons, ses lâchetés […] poursuivaient le même but : vivre […]. Trahir c’était payer le prix du trajet parmi les hommes » (Del Castillo 1989, 200). Ce commentaire sur Alexandre Tchardine vaut aussi pour les trahisons et les reniements de Carol Oussek.
Le dictateur garde son secret, en partie, au terme du roman. Sa trahison initiale, son imposture et sa folie meurtrière ne sont révélées qu’à l’intérieur d’un cercle d’initiés, celui de ses ministres, le Conseil Permanent de la Révolution. Le peuple n’en saura rien. Le communiqué officiel qui est diffusé par le gouvernement, à la radio, pour informer le monde de sa disparition précise seulement que « le Lumineux Guide, Grand Bâtisseur, Génie du Danube, Maréchal Invincible, le Président Carol Oussek avait succombé à une crise cardiaque foudroyante » (Del Castillo 1989, 302). Les apparences sont préservées. Pour la population, le mystère demeurera entier.
Conclusion
Les arcanes du pouvoir sont opaques à l’intérieur de la république imaginaire, dictatoriale, de Doumarie que Michel Del Castillo décrit dans Mort d’un poète. C’est une dictature. Le pouvoir est concentré entre les mains d’un dictateur, un homme seul, le Maréchal Carol Oussek, le « Guide Lumineux » (Del Castillo 1989, 33) de ce pays. Parmi les membres de son gouvernement, le Conseil Permanent de la Révolution, deux seulement, Loumyl, le responsable du Parti, et Ovédian, le chef de toutes les polices, sont à même de « connaître les arcanes du pouvoir réel » (Del Castillo 1989, 36). Les autres, « les Géants de la Révolution » (Del Castillo 1989, 36), ne sont que des figurants « pour donner l’illusion qu’il existe un pouvoir de décision autre que celui du Maréchal Guide » (Del Castillo 1989, 36). Comme Michel Del Castillo l’explique dans l’avant-propos de son ouvrage, « ce livre est un [roman] policier » (Del Castillo 1989, 14). Il est construit sur le récit d’une enquête dont Igor Védoz est chargé sur un mystérieux accident de voiture qui se révèle avoir été un meurtre camouflé. Les morts ensuite s’accumulent. Les énigmes sont résolues une à une. Ces péripéties sont le résultat d’un affrontement feutré entre différents services secrets, ceux de Fédor Ovédian et d’autres, « plus secrets encore, qui ne dépendent pas de lui » (Del Castillo 1989, 23), mais plutôt d’Alexandra Oussékina, l’épouse du dictateur, et de Carol Oussek lui-même. De proche en proche, Igor Védoz découvre la nature de ce que « le Lumineux et Paternel Maréchal-Guide Carol Oussek » (Del Castillo 1989, 114) cherchait à préserver. Leur divulgation à l’intérieur du cercle restreint des membres du Conseil Permanent de la Révolution provoque une « déflagration » (Del Castillo 1989, 219). La dernière image qu’Igor Védoz emporte de Carol Oussek est hallucinante. Le dictateur, en « uniforme blanc d’Amiral de la Flotte à épaulettes d’or » (Del Castillo 1989, 288), méconnaissable, la vareuse déboutonnée, les chairs flasques, le teint brique, le regard trouble, hurle, armé d’un révolver, tirant au hasard des coups de feu alors que tous s’enfuient. Il est devenu totalement fou. Le mot mémorable de Lord Acton, « le pouvoir rend fou […], le pouvoir absolu rend absolument fou » 8), est illustré d’une façon saisissante. La morale du livre est aussi tirée. Mort d’un poète, ce roman de Michel Del Castillo, veut surtout raconter la mort d’un dictateur victime de lui-même, à l’intérieur des arcanes mystérieux de son propre pouvoir.
NOTES
1. Michel del Castillo ou Michel Janicot del Castillo (né en 1933), écrivain français d’origine espagnole.
2. Nicolae Ceauşescu (1918 – 1989), homme politique roumain, président de la république socialiste de Roumanie de 1974 à 1989.
3. Hermann Goering (1893 – 1946), homme politique et criminel de guerre allemand, ministre de l’aviation du Troisième Reich de 1933 à 1945.
4. Josip Broz Tito (1892 – 1980), homme politique yougoslave, président de la république fédérative socialiste de Yougoslavie de 1953 à 1980.
5. Lavrenti Pavlovitch Beria (1899 – 1953), homme politique russe, chef du NKVD (abréviation de « Narodniï komissariat vnoutrennikh diel » (« Народный комиссариат внутренних дел ») ou « Commissariat du peuple aux Affaires intérieures ») de 1938 à 1953.
6. Iossif Vissarionovitch Djougachvili, dit Staline (1878 – 1953), révolutionnaire bolchevik et homme d'État soviétique d'origine géorgienne, secrétaire général du comité central du Parti communiste de l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques(URSS) de 1922 à 1952.
7. Joachim von Ribbentrop (1893 – 1946), homme politique et diplomate allemand, ministre des Affaires étrangères du Troisième Reich entre 1938 et 1945.
8. Mot attribué à John Emerich Edward Dalberg-Acton, dit lord Acton (1834 – 1902), historien et homme politique britannique (Lettre du 5 avril 1887 à l’évêque Mandell Creighton).
BIBLIOGRAPHIE
Œuvre primaire
DEL CASTILLO, M., 1989. Mort d’un poète. Paris : Mercure de France.
Œuvre secondaire
DORENLOT, F., 2004. Michel Del Castillo. Amsterdam (Pays-Bas) : Rodopi.
Articles critiques
VUILLEMIN, A., 2007, L’Intolérance dans Mort d’un poète (1989) de Michel Del Castillo, XXI° Vek [XXI° Siècle]. Tolerantnost i netarpimost v mejdunarodnite otnochenia (Tolérance et intolérance dans les relations internationales), sbornik dokladi ot nautchna konferentsia (actes d’un colloque scientifique), Varna (Bulgarie), Université Libre de Varna « Tchernorizetz Hrabar », 379 – 386.
VUILLEMIN, A., 2006, La Destruction de la ville de Bucarest en Roumanie à travers Un Sosie en cavale (1986) d’Oana Orlea, Mort d’un poète (1989) de Michel Del Castillo et Peste à Bucarest (1989) de Tudor Eliad, Philogica Jassyensia, Iasi (Roumanie), Editura Alfa, II, nr. 2, 241 – 245, repris dans Raulin, Arnaud de & Saad, Georges eds, 2008, Droits fondamentaux et Droit de l’environnement, Beyrouth (Liban), éditions Alnapie, 189 – 194, repris par Lima de Oliveira, Humberto Luiz, et Seidel, Roberto Henrique, 2008, Pós-Colonialismo e Globalizaço : Cultura e Desenvolvimento em Questo, Feira de Santana (Ba), Brésil, Núcleo de Estudos Canadenses – Universida de Estadual de Feira de Santana, 181 – 188.
VUILLEMIN, A., L’espace totalitaire à travers Travels in Nihilon (1971) d’Alain Sillitoe, Un sosie en cavale (1986) d’Oana Orlea et Mort d’un poète (1989) de Michel Del Castillo, 2019, Annales de l’Université de Craiova. Langues et littératures romanes, revue du Département des Langues Romanes et Classiques de la Faculté des Lettres, Université de Craiova, Roumanie, An. XXIII, nr.1, 208 – 221.