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LA TRADUCTOLOGIE EN BULGARIE AU TOURNANT DU XXI E SIÈCLE

Резюме. Cet article se propose de dresser l’état des lieux des études traductologiques en Bulgarie au tournant du XXIe siècle. Il met en valeur les ouvrages saillants de la période post-totalitaire, qui ont tenté de faire changer les objectifs et les priorités de l’enseignement de la théorie de la traduction à l’université.

Ключови думи: enseignement supérieur; traduction; traductologie

A Athènes, à l’époque classique, soit au Ve siècle av. J.C., la paideia désignait lа formation de l’homme. De nos jours, cet ancien modèle instructif, qui visait à préparer les jeunes à leur inscription dans la polis grâce à l’appropriation de vastes connaissances, s’est enrichi d’une nouvelle composante, la théorie de la traduction: “La paideia traductive suppose simultanément la protection institutionnelle de la traduction, la théorisation de la traduction et sa (corrélative) enseignabilité, la technicisation de la traduction et sa scientifisation” (Berman, 2012: 12). Or, si la protection institutionnelle de la traduction garantit le libre exercice de cette activité intellectuelle, sa théorisation contribue à la délivrer des idéologies explicites ou implicites pour mieux l’enseigner.

La situation culturelle en Bulgarie à l’aube du XXIe siècle et les tendances du développement de la théorie de la traduction dans le monde demandent de familiariser les étudiants avec les approches actuelles de l’acte de traduire et les perspectives inédites de la réflexion traductologique (Nikolova, 2005: 11). Ces approches et perspectives dépassent la dimension strictement linguistique de la traduction pour l’orienter vers d’autres territoires. Par conséquent, elles imposent de délivrer la théorie de la traduction de son assujettissement à la linguistique pour l’engager dans des voies interdisciplinaires: autrement dit, pour la déterritorialiser. Parallèlement, plusieurs chercheurs bulgares continuent à publier des écrits qui reprennent la tradition précédente, fort influencée par l’école soviétique.

Afin de répondre aux exigences du temps, Ana Dimova publie en 2001 son Introduction à la théorie de la traduction, destinée à l’usage des étudiants en études germaniques. Les grandes lignes tracées par cet outil didactique concernent l’histoire de la traduction, les dichotomies traductionnelles, les limites de la traduisibilité, les universaux linguistiques, la linguistique textuelle, la pragmatique et la stylistique de la traduction. En 2006, paraît une autre monographie de cette germaniste, Le mot d’esprit en tant que phénomène linguistique et culturel, fruit de ses travaux de longue haleine sur la transmission de l’humour dans une autre langue.

Parmi les ouvrages traductologique publiés au début du XXIe siècle, se détachent ceux d’Iskra Likomanova. Le premier, La traduction entre la théorie et la pratique (2002), répertorie les concepts et les points de vue sur la traduction, présente une typologie des traductions, révèle les rapports entretenus par la théorie de la traduction avec quelques autres disciplines philologiques, ébauche une critique des traductions. Le second, La traduction slavo-slave: approche linguistique du texte littéraire (2006), souligne dans une optique contrastive les divergences des traductions en fonction de la langue-cible. L’analyse structurelle de la traduction plurilinguistique met en lumière l’aspect cognitif du processus traductif.

Les Actes du colloque Traduction et transfert culturel (Kileva, 2007) rassemblent les recherches théoriques et les observations d’une grande partie des universitaires et des traducteurs bulgares. Les questions soulevées relèvent des domaines de la linguistique, de la pragmatique et de l’éthique de la traduction. La traductologie, le transfert interculturel, les dichotomies littéralité/équivalence et traduisibilité/intraduisibilité, la réception de la traduction littéraire, la place de la traduction dans l’enseignement des langues étrangères ne sont que quelques-uns des sujets abordés.

Les problèmes lexicaux de la traduction se retrouvent au centre de l’intérêt de divers chercheurs bulgares. Ainsi, dans “Problèmes lexico-sémantiques de la traduction des expressions figées avec des adjectifs de couleur en bulgare et en français”, Jeanna Kristeva réfléchit sur les défis que pose la traduction de ces constructions (Kristeva, 2010: 245 – 251). Les visions contenues in nuce dans l’article sont reprises et développées en détail dans la monographie Noir sur blanc: des expressions figées avec des adjectifs de couleur en bulgare et en français, et en particulier au cinquième chapitre. L’auteure y procède à l’analyse de plusieurs cas de figure en vue de dégager les problèmes linguistiques et extralinguistiques que soulève la traduction des expressions figées et d’offrir des solutions (Kristeva, 2018: 113 – 134). Rumyana Lyutakova conduit, pour sa part, depuis des années une recherche assidue sur les anglicismes utilisés en bulgare et en roumain après la chute du Mur de Berlin. Les deux dictionnaires bilingues bulgare-roumain et roumain-bulgare (Lyutakova, 2018: 315-591), incorporés à l’ouvrage Nouveau lexique bulgare et roumain de l’après 1989, constituent un outil précieux pour les étudiants et les traducteurs.

Quant à la traduction spécialisée, les efforts des universitaires se sont concentrés avant tout sur la traduction juridique, parti pris justifié par l’adhésion de la Bulgarie à l’Union Européenne en 2007. L’article de Margarita Rouski, “Les marqueurs de causalité dans le texte juridique en français et en bulgare”, s’intéresse à l’expression des relations causales dans ce type de documents. L’approche adoptée “vise à démontrer les particularités de la notion de la cause et de ses marqueurs qui […] expliquent certaines difficultés liées à la traduction de ce genre de textes spécialisés” (Rouski, 2010: 146). Les recherches entamées sont poursuivies dans Le passif - un moyen pour exprimer l’Autorité dans les textes juridiques. L’examen minutieux d’un riche corpus de textes parallèles français et bulgares, publiés sur le site officiel de l’Union Européenne, aboutit à la conclusion que les exemples extraits peuvent être considérés comme des équivalents fonctionnels (Rouski, 2016). Dans Die Übersetzung öffentlicher Urkunden im Sprachenpaar Bulgarisch und Deutsch (2011), Reneta Kileva observe d’une façon systématique les écueils de la traduction des documents officiels pour la paire de langues bulgare - allemand, alors que Lyudmila Ilieva se penche, dans Problèmes de la traduction juridique (2014), sur les enjeux de la traduction du Code pénal pour la paire de langues bulgare - espagnol.

L’histoire et la critique de la traduction figurent parmi les priorités de l’Institut de littérature auprès de l’Académie bulgare des sciences depuis sa fondation. Suite à la prise de conscience de l’importance considérable des œuvres traduites pour une culture mineure, ses chercheurs ont mis en place, à partir de l’an 2000, un projet ambitieux concernant la réception des littératures européennes. L’objectif de celui-ci est de poser les fondements de l’histoire de la traduction en Bulgarie en interaction avec la littérature nationale. Le travail éditorial, confié à des équipes d’experts, implique la rédaction de huit volumes dont les six premiers sont déjà en vente, à savoir: tome 1. Littérature anglaise; tome 2. Littérature russe; tome 3. Littérature classique; tome 4. Littératures slaves; tome 5. Littératures scandinaves et baltes; tome 6. Littératures balkaniques. Le volume d’ouverture trace les tenants et les aboutissants de cette entreprise de longue haleine (Shurbanov & Trendafilov, 2000). Les textes, qui y sont inclus, sont suivis de remarques sur les traductions, soumises à l’aspiration commune à l’exhaustivité et visant à faciliter la recherche ultérieure dans le domaine. Les essais critiques, qui donnent une vue d’ensemble sur les sujets examinés jusqu’à la fin du XX e siècle, ne poursuivent pas pour autant une évaluation homogène du matériel analysé et n’expriment que le point de vue de leurs auteurs. Les éditeurs ne passent pas sous silence les lacunes dans les notices bibliographiques et n’excluent pas la possibilité d’avoir négligé quelques aspects singuliers du processus de réception, conséquence du fait que certaines études font fusionner l’objet et le commentaire. Ils restent néanmoins convaincus dans l’utilité du projet pour une meilleure compréhension de la littérature et de la culture bulgares.

Yoana Sirakova propose, dans Les traductions bulgares des Métamorphoses d’Ovide, une étude circonstanciée des versions bulgares de l’opus magnum du poète virtuose de Salmon dans une perspective philologique comparatiste (Sirakova, 2011). Elle s’applique à démontrer les enjeux de la réception d’un texte ancien dans le contexte contemporain bulgare. La version intégrale de la Métaphysique d’Aristote représente, du reste, l’exécution exemplaire d’une traduction philologique. Les notes du traducteur sont représentatives pour la prise de conscience de l’historisation obligée du sens de l’original comme condition de l’interprétation d’une œuvre classique: “[…] tout traducteur est susceptible de commettre des erreurs et dispose d’un seul moyen pour les corriger: comparer [sa traduction] avec les versions de ceux qui ont parcouru le même chemin avant lui” (Gochev, 2019: 33). Nikolay Gochev y confirme en outre son hypothèse avancée une vingtaine d’années plus tôt, selon laquelle la tradition bulgare de la traduction philologique est fortement marquée par l’interprétation subjective des traducteurs (Gochev, 2001: 6).

Trois autres écrits méritent une mention spéciale. Dans Les realia hongroises dans un contexte de transfert culturel (Naydenova, 2012) et La traduction comme réception (Naydenova, 2015), Yonka Naydenova illustre les transferts culturels bulgaro-hongrois par des exemples de traductions littéraires. Le propre dans l’étranger et l’étranger dans le propre de Maria Pipeva concerne, en revanche, la littérature d’enfance et de jeunesse de langue anglaise. L’analyse des processus et des phénomènes de la réception y met en évidence les caractéristiques essentielles de la traduction de cette littérature en Bulgarie (Pipeva, 2014).

En bref, à l’aube du XXIe siècle, la réflexion traductologique en Bulgarie est soit toujours ancrée dans la théorie particulière de la traduction qui tient compte des spécificités de la langue bulgare et privilégie les aspects linguistiques et fonctionnels de la traduction, soit orientée vers des études de cas et la réception des traductions. Le point de vue adopté par Iskra Nikolova et Irena Kristeva va à contre-courant de cette tendance prédominante.

Focalisée sur deux catégories textuelles essentielles, la très belle étude d’Iskra Nikolova, Textes en mouvement: problèmes de la traduction et de l’adaptation, met en relief les multiples aspects de la traduction et de l’adaptation. Envisagés à la fois comme formes particulières d’interprétation et de réécriture de l’œuvre originale et comme “points de départ de la réflexion sur les ‘pulsations du texte’ dans la culture, ses pérégrinations, ses réincarnations et ses aventures” (Nikolova, 2005: 12), les deux concepts se sont imposés comme primordiaux pour les sciences humaines.

Les Métamorphoses d’Hermès (Kristeva, 2015) défend la thèse suivante: l’acte de traduire déclenche l’interaction avec l’autre dans toutes ses manifestations, à savoir dans les malentendus et le dialogue, la prise de distance et l’écoute, la différence et l’imitation, l’appropriation et l’étrangeté. Et puisque tout texte est historiquement déterminé par la culture dans laquelle il s’inscrit, sa traduction implique aussi bien un transfert linguistique qu’une médiation interculturelle. Comme toute création de l’esprit, la traduction n’est pas simplement un objet parmi d’autres, mais une autre perspective, un autre regard sur le monde, une ouverture vers le dialogue. L’ouvrage prouve que la traduction souligne, redouble ou éclaire les défis de l’original. En tant qu’expérience liminale, elle remplit une fonction médiatrice entre deux langues ou deux cultures. Au-delà d’une explication rigoureuse qui se propose d’éclairer le régulier, la traduction nécessite donc une interprétation dynamique et temporelle qui aspire à atteindre l’individuel. On pourrait dire qu’en ce sens, la traduction est une métamorphose: l’être même de la traduction est un être métamorphosé non pas comme une répétition statique, mais en tant que reprise dynamique. Cette circularité qui présente la traduction comme une interaction du mouvement du texte et du mouvement du traducteur, se mouvant entre l’appréhension réciproque de l’identique et du différent, devient essentielle pour la théorie de la traduction.

Détours de Babel (Kristeva, 2017) développe et approfondit les idées traductologiques des Métamorphoses d’Hermès. Partant de la prémisse que l’effondrement de la Tour de Babel devient le symbole de la perte de la transparence entre les choses et les signes, la monographie s’applique à démontrer que la babélisation contemporaine témoigne à la fois de la variété linguistique et de la liberté de choisir en quelle langue communiquer, et que par conséquent, la traduction joue non seulement une fonction médiatrice dans la compréhension interlinguistique, mais se porte garante de la liberté de ce choix. Mettant en valeur la conservation ou la perte du sens comme le problème principal de la pratique traductionnelle, elle lance une antinomie inédite pour la traductologie: phénoménologie du langage vs philosophie du langage. Considérant la traduction comme une activité intellectuelle et culturelle significative, elle l’érige en paradigme de la coexistence et de l’interaction des cultures et des hommes qui parlent des langues différentes, mais appartiennent à la même humanité. Les observations critiques, les analyses et les exemples de l’ouvrage font déduire que la traduction rend possible la confrontation de deux transformations majeures, survenues dans les rapports interhumains: le passage de la langue à la parole dans le domaine du langage et le passage de l’identité à l’altérité dans le domaine de la culture.

Somme toute, aujourd’hui, la traductologie en Bulgarie jouit d’une reconnaissance institutionnelle et d’un prestige social croissant. Les traductologues sont réunis en associations nationales et internationales. Les universités dispensent des formations spécialisées en traduction. La formation des traducteurs en herbe est de mieux en mieux structurée dans les établissements d’enseignement supérieur qui proposent des modules de traduction littéraire et spécialisée. Et bien qu’il n’existe pas encore d’écoles de traduction à proprement parler, dans plusieurs universités bulgares sont implantés des masters dans lesquels les séminaires pratiques d’une grande variété sont épaulés par la réflexion théorique sur la traduction. L’appartenance au réseau des programmes Master européen en traduction (EMT) des masters délivrés par le Département d’études anglaises et américaines et le Département d’études romanes de l’Université de Sofia, celui de la Faculté de philologie de l’Université de Tirnovo et celui du Département des langues étrangères de la Nouvelle université bulgare atteste de la qualité de la formation qu’ils dispensent.

RÉFÉRENCES

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